NETANYAHOU GUETTE l’ISSUE DE LA REVOLUTION EGYPTIENNE
Le gouvernement israélien hésite à se prononcer clairement sur le problème égyptien de crainte de gâcher ses cartes diplomatiques. Il est partagé entre l’aspect positif de l’avènement d’un pouvoir démocratique et ses propres intérêts militaires. Avec prudence il a indiqué, aux premiers jours des émeutes, qu'Israël « suit avec attention les évènements. Mais notre objectif est d'assurer la paix entre nous et l'Egypte dans tous les cas de figure ». Le silence officiel des dirigeants israéliens démontre leur difficulté d’évaluer les conséquences de la révolution égyptienne. Des critiques se font d’ailleurs ouvertement entendre sur l’inefficacité des services de renseignements qui n’auraient rien vu venir. A leur crédit, il faut rappeler que tous les services civils et militaires viennent d’être simultanément pourvus de nouveaux chefs qui se mettent en place.
Risque d’extension de l’instabilité
Interrogé par les membres de la commission de la défense, le chef d'Aman, les renseignements militaires, le général Aviv Kochavi avait assuré « qu’il n’y avait pas de danger sur la stabilité du régime ». L’ex-ministre de la défense Shaoul Mofaz avait abondé dans son sens en estimant qu’il « est prématuré d’enterrer le régime Moubarak. Il y a un risque que les Frères musulmans parviennent finalement au pouvoir, ils sont autant l’ennemi d’Israël que du régime en place. S’ils prenaient le pouvoir, cela constituerait un changement dramatique dans toute la région avec le risque que l’instabilité s’étende à d’autres pays ». Mais les observateurs israéliens estiment que le chef du renseignement militaire israélien a échoué dans sa tâche de prédire la réalité de la révolution. L’ancien ambassadeur israélien en Egypte, Eli Shaked, craint une victoire des Frères musulmans dans les prochaines élections ce qui entrainera « une dégradation majeure dans les relations entre Israël et l’Egypte avec le risque que le traité de paix de 1979 en fasse les frais ».
En fait le gouvernement israélien s’était déjà positionné secrètement dans le débat puisqu’il avait envoyé un message aux Etats-Unis, à la Russie, à la Chine au Canada ainsi qu’à certains pays d'Europe pour les informer de la nécessité pour l’occident de préserver l’existence du régime actuel car la stabilité de l’Egypte contribue à la stabilité de tout le Moyen-Orient. Benjamin Netanyahou montre ainsi, une fois encore, son opposition à la politique de Barack Obama qui s’est brutalement désolidarisé de Hosni Moubarak sans concevoir une stratégie de rechange conforme aux intérêts occidentaux. Il est fort probable que l’Union Européenne, sans originalité, alignera sa position sur celle des Etats-Unis. Les israéliens renforcent leur théorie consistant à ne compter que sur eux-mêmes. La façon dont Moubarak a été adulé pendant des années puis traité sans ménagement par les américains ouvre la voie à un exercice solitaire du pouvoir israélien sur la région.
Lâchage de Moubarak
Hilary Clinton s’était aussi refusé à exprimer son soutien au président égyptien : « Je ne veux adresser aucun message de soutien à qui que ce soit. Je refuse de spéculer sur qui doit partir et qui doit rester ». Le lâchage de Moubarak était ainsi entériné. Un diplomate israélien a tenu à exprimer son opposition à cette nouvelle ligne politique : « Les Américains et les Européens sont entraînés pas leurs opinions publiques et ne prennent pas en compte leurs véritables intérêts. Même si on peut critiquer Moubarak, il faut donner à nos amis le sentiment qu'ils ne sont pas seuls. En Jordanie et en Arabie Saoudite on voit la réaction de l'Occident, de quelle manière tout le monde abandonne Moubarak, et cela aura des conséquences très graves ».
Benjamin Netanyahou a réuni le 1er février son G7, son cabinet de sécurité des sept principaux ministres, pour définir la position officielle du gouvernement sur le débat : « La paix entre Israël et l'Egypte dure depuis plus de trois décennies et notre but est de faire en sorte que ces relations perdurent. Israël suit attentivement les événements en Egypte ainsi que dans l'ensemble de la région et tâche de préserver la stabilité et sécurité. Israël doit faire preuve de responsabilité et de retenue ».
Le dialogue est maintenu en permanence avec les autorités égyptiennes. Des hauts responsables de la sécurité collaborent avec le vice-président, Omar Souleiman, sur les questions de sécurité à la frontière de Gaza en raison de l’accroissement de la contrebande d’armes par les tunnels. Le Hamas et les bédouins du Sinaï profitent en effet des troubles pour augmenter leur trafic. Les israéliens craignent cependant que l’ancien chef des services de renseignements, qui est un proche ami d’Israël, ne soit contraint de brader son amitié pour garantir sa légitimité auprès de son opinion publique.
Régime islamiste
Les craintes d’Israël sont grandes de voir un régime islamique à l’iranienne s’installer à ses frontières car il y voit le même scénario qu’en 1979. Les israéliens prédisent que, si des élections étaient organisées dans les semaines qui suivent, les islamistes auraient la majorité tant est grande la lassitude de la population face à un régime dictatorial et corrompu. Ils ne ménagent donc pas leur soutien au président Hosni Moubarak puisqu’ils ont accepté une entorse au traité de paix israélo-égyptien de 1979 en permettant à 800 soldats d’entrer au Sinaï le 31 janvier alors que ni troupes et ni matériel blindé n’y sont autorisés. Ces effectifs militaires sont venus en renfort des unités de police attaquées par des militants du Hamas venus de Gaza après avoir pratiquement ouvert la frontière avec l’Egypte pour prêter main forte aux Frères musulmans. Des voix s’élèvent à gauche pour demander s’il est judicieux d’aider un régime moribond mais il semble que le premier ministre ait privilégié les liens amicaux avec Moubarak plutôt que le réalisme politique. Le Hamas a d’ailleurs marqué sa désapprobation contre cette attitude par des tirs de roquettes depuis Gaza sur deux villes du sud israélien.
Le vice-président égyptien Souleiman est certes très apprécié à Jérusalem mais, dans son pays, il est aussi décrié que le président. Les israéliens ne lui donnent pas une longue durée de vie politique parce qu’ils sont persuadés qu’il tombera en même temps que Moubarak. Israël espère cependant que la diversité de la société égyptienne lui permettra de résister à une théocratie despotique des islamistes et que les Frères musulmans, éventuellement au pouvoir aux côtés d’autres factions de l’opposition, pourraient être canalisés par un rôle accru de l’armée.
Israël s’insurge contre la volonté des occidentaux à distinguer différents modèles d’islamisme. Il ne croit pas à un islamisme "light" égyptien pouvant remplacer le régime actuel car une fois au pouvoir, il montre son vrai visage. L’exemple de la Turquie est éloquent en la matière. L’islamisme turc a progressivement grignoté des pans entiers de laïcité dans le pays. Il a mis au pas une armée garante des institutions en renvoyant à la retraite des centaines d’officiers et en accusant devant les tribunaux des dizaines de généraux suspectés de fomenter un complot. Ils ont modifié la Constitution, dans le silence de l’opposition, pour réduire le poids de l’armée dans les institutions afin d’avoir devant eux un boulevard lors des prochaines élections. A moins d’un coup d’Etat militaire, les islamistes turcs, comme ceux d’Iran, sont au pouvoir pour de longues années.
Doctrine américaine confuse
L’attitude des Etats-Unis dans ses rapports avec son allié arabe le plus fidèle a consolidé la rupture entre Barack Obama et Benjamin Netanyahou. Les méthodes coercitives du président américain à l’égard de ses alliés révulsent le gouvernement israélien qui craint que ces mêmes méthodes lui soient appliquées un jour. Selon des informations des services israéliens, le président Barack Obama a lancé un ultimatum, le 2 février, à Omar Souleiman et aux chefs de l’armée leur enjoignant de destituer immédiatement le président Moubarak. Hilary Clinton a confirmé elle-même au vice-président égyptien l’exigence de son président. Robert Gates en a fait autant auprès du ministre de la défense Mohamed Tantawi tandis que l’amiral Mike Mullen a réitéré cette volonté américaine lors de son entretien téléphoné avec le chef d’Etat-major égyptien, le général Sami Enan.
Hosni Moubarak ne l’entend pas ainsi et il a durci sa politique car il ne sent pas totalement abandonné. Certains pays arabes, craignant une retombée chez eux, lui prodiguent un soutien en secret et le poussent à résister aux pressions occidentales. L’armée égyptienne n’a pas encore fait son choix puisqu’elle s’est départie de sa neutralité en permettant à 50.000 partisans du président, hissés sur des chameaux, à s’introduire à la place Tahrir. Elle tient pourtant tous les postes de contrôle menant au centre de la Capitale mais son attitude a permis les affrontements sanglants au Caire. Ce soutien masqué aux partisans du président déchu prouve que la majorité de l’armée reste encore solidaire du président Moubarak qui donne l’impression évidente de n’avoir aucune intention de quitter le pouvoir avant terme.
Les israéliens espèrent toujours un retour de situation ou, du moins une prise de conscience des principaux dirigeants de l’opposition. Ils ne sont pas opposés à « une transition » à condition que les Frères musulmans n’envahissent pas les arcanes du pouvoir. Ils voient quelques signes d’optimisme dans l’apparition de fissures dans le mur de l’opposition. Les partis laïcs, qui s’inquiètent de l’avènement d’un régime islamiste, ont accepté officiellement le dialogue avec le vice-président pour débattre de la réforme constitutionnelle alors que les Frères musulmans refusent toute compromission en dénonçant les agissements des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et d’Israël.
La situation en Egypte n’est pas aussi limpide qu’il n’y parait et l’ancien régime n’a pas abattu toutes ses cartes.