TURQUIE : DES ELECTIONS SANS SUSPENSE POUR ISRAEL
Par Jacques BENILLOUCHE
Les révolutions dans les pays arabes, les troubles persistants en Syrie et l’accord de réunification Fatah-Hamas ouvrent la voie à une redistribution des cartes politiques au Proche-Orient. Après sa volte-face à l’égard d’Israël , le premier ministre turc Tayyip Erdogan visait le leadership arabe souffrant de l’absence d’un dirigeant charismatique. Il s’estimait capable de remplacer sur la scène internationale Hosni Moubarak qui avait à la fois les faveurs des occidentaux et celles de l’ensemble des pays arabes. Il savait que l’équilibre de la région, en pleine effervescence, passe par l’émergence d’une stature internationale incontestée dont il avait l’étoffe. Il semble à présent que la Turquie, qui avait investi dans une stratégie pro-arabe, songe à reconsidérer son choix politique face à Israël.
Iran fragile
L’alliance avec Ahmadinejad est devenue fragile car les opposants locaux au régime iranien font preuve d’audace puisqu’ils organisent attentats et sabotage et même tentative d’assassinat le 24 mai 2011 à Abadan. Par ailleurs, le président iranien se trouve au centre de querelles l’opposant aux Gardiens de la Révolution à la suite de son conflit sur le partage du pouvoir avec le guide suprême, l’Ayatollah Ali Khamenei qui lui reproche d’avoir violé le principe de l’obéissance totale au Guide iranien. Il est même accusé de comploter pour le renverser. Erdogan hésite donc à miser sur un dirigeant en perdition.
Les troubles en Syrie inquiètent la Turquie qui réalise que son choix de se rapprocher des pays arabes pour en prendre le leadership n’était plus d’actualité. Bassar Al-Assad a perdu sa crédibilité vis-à-vis des turcs. Des sources de renseignements font état d’instructions secrètes, données par Tayyip Erdogan, de réduire les liens avec Damas ce qui aurait pour effet de réchauffer ceux avec Israël. Il est passé aux actes en autorisant l’opposition syrienne à organiser une réunion à Anatalia, du 31 mai au 2 juin, pour développer les moyens d’aider la révolution populaire afin de renverser le régime de Bassar El-Assad. Par ailleurs le premier ministre turc prend ouvertement position contre son ancien allié syrien qu’il a accusé le 10 juin, selon l’agence de presse Anatolie, d'avoir commis des « atrocités » sur les manifestants.
Pas de soutien au régime syrien
Les dirigeants turcs cherchent à expliquer ce retournement de situation par leur refus de « soutenir un régime qui tue des civils musulmans dans la rue. La Turquie est une démocratie musulmane qui ne doit pas soutenir des dictateurs qui assassinent leurs citoyens. » Le changement de stratégie a pris plusieurs formes. Les turcs ont conseillé à Bassar El-Assad de ne pas fouler le territoire turc et ont menacé le régime syrien de mesures radicales s’il continuait à réprimer les kurdes. Au nord de la Syrie, les répercussions touchent les kurdes du sud de la Turquie qui ne veut plus être accusée de manifester une quelconque solidarité avec son ancien allié, la Syrie.
Des informations concordantes font état d’un possible revirement turc vis-à-vis d’Israël qui prendrait la forme d’une opposition à une nouvelle flottille prévue en juin pour briser le blocus de Gaza. Quinze navires ont été affrétés avec à leur tête le Marmara Mavi qui a subi l’attaque israélienne ayant fait neufs morts dans les rangs turcs. Il semble qu’en geste de bonne volonté le premier ministre ait décidé d’interdire une nouvelle participation turque à cette flottille. Il veut empêcher la Syrie de s’appuyer sur la solidarité syro-turque pour contrer sa révolution en prenant le prétexte d’une attaque du nord d’Israël. L’Etat juif a d’ailleurs anticipé le manège et a réprimé violemment les tentatives de forcer la frontière syrienne. Des militants palestiniens avaient jeté des pierres et tenté de franchir les lignes de barbelés qui délimitent la frontière entre Israël et la Syrie. Tsahal, qui avait prévenu diplomatiquement son voisin, a répondu par des tirs qui ont fait 23 morts chez les Palestiniens.
Mainmise de l’AKP
Erdogan a progressivement étendu son pouvoir en éliminant les chefs militaires qui lui portaient ombrage. Prétextant un soi-disant complot, il a mis à la retraite plusieurs généraux et emprisonné les plus réfractaires, des « généraux en pyjama » selon l’opposition. Il ne s’était jamais attaqué de front à l’armée mais il a accepté de prendre des risques dont les effets pourraient influer sur l’avenir et la stabilité de son pays. Il avait besoin d’une armée docile. Pour cela, il avait décidé d’affaiblir le camp des laïcs en amendant la Constitution votée après le coup d’Etat de 1980 afin de rogner sur les prérogatives des militaires et d’islamiser en douceur la Turquie.
Israël a suivi les évènements avec philosophie en craignant une Turquie islamique forte qui prêterait main forte à un Iran nucléaire. Il a gardé en secret des liens privilégiés avec les militaires turcs avec l’espoir que des pressions pourraient s’exercer par une armée soumise aux intimidations du pouvoir civil. Il a été involontairement mêlé à la campagne électorale en Turquie car le chef de l’opposition, Kemal Kiliçdaroglu, reprochait au régime la rupture avec l’Etat hébreu et tenait à marquer sa préférence pour une réactivation de l’alliance entre les deux alliés. Le chef du CHP, parti républicain du peuple, s’est cependant trouvé affaibli par les scandales sexuels de certains de ses membres qui lui ont enlevé toute chance de l’emporter. Il était accusé de collusion avec Israël car il avait ouvertement critiqué, à la télévision israélienne, l’expédition du Marmara en estimant que ses passagers avaient fait preuve d’intentions belliqueuses : « Si nous n’avions pas envoyé le Marmara là-bas, nos relations avec Israël n’en seraient pas là ! ».
Elections sans suspense
Les élections législatives turques du 12 juin 2011 n'entretiennent aucun suspense car le parti islamiste AKP, au pouvoir depuis 2002, sortira certainement victorieux avec cependant un vote moins massif qu’en 2007. Mais le « modèle turc », cher aux révolutionnaires tunisiens, fait illusion car la démocratie s’étiole en raison des entraves à la liberté de la presse avec l'arrestation des deux derniers grands journalistes d'investigation, et des mesures de durcissement du régime. L'alternative politique devient une utopie en Turquie car les réformes économiques et sociales érigées entre 2002 et 2007 ont réussi et ont amené une véritable avancée pour la population turque. Mais la société s'est refermée avec l’ascendant pris par la religiosité et la morale.
Benjamin Netanyahou n’a jamais voulu envenimer ses relations avec la Turquie qui entrait dans la stratégie américaine dans la région. Il a envoyé plusieurs de ses ministres à Ankara, en particulier le ministre de la défense Ehud Barak en janvier 2010, pour tenter de renouer des relations rompues et réactiver la coopération militaire. Il sait que la stabilité régionale passe par le maintien de bonnes relations entre les deux pays même si Ankara a fait quelques infidélités aux occidentaux. Il a conseillé à ses alliés kurdes en Syrie, qu’il finance et arme, de cesser toute attaque contre la Turquie pour éviter d’envenimer la situation et contre la Syrie pour empêcher la chute de Bassar Al-Assad qui ouvrirait la voie à l’inconnu dans une zone de turbulence et à un risque pour la sécurité d’Israël.
Chacun des deux pays y trouve son intérêt. Pour Israël, la Turquie est le seul membre musulman de l’OTAN qui pourrait s’opposer à l’influence grandissante de l’Iran. En revanche, elle doit maintenir de bonnes relations avec Israël et les occidentaux si elle veut jouer un rôle régional équilibré. Elle dépend par ailleurs d’Israël pour une partie des armements qu’elle utilise dans le conflit contre les rebelles kurdes, actuellement en pleine effervescence, notamment les drones Heron et la modernisation de chars M60.
Le Proche et Moyen-Orient sont à la veille de changements importants. Les élections de juin en Turquie et de 2012 en Israël pourraient consolider la position des deux leaders des deux grands pays de la région, autrefois alliés. Ils sont condamnés à s’entendre.