LE LOIR ET CHER
Par André MAMOU
Tribune Juive
« Lejaby » est une marque que tout le monde connaissait : porte jarretelles, soutien gorge et les campagnes d’affichage se succédaient pour inciter les clientes à renouveler leur lingerie.
D’autres fabricants arrivent sur le marché et défilent tant de nouveaux noms et des modèles différents avec une concurrence sur la qualité, sur l’originalité et sur les prix. Les mieux placés, ceux qui se battent le plus finissent par gagner et par éliminer les autres qui se sont attardés en chemin.
LE REPRENEUR
Pour mettre tous les atouts de son coté, pourquoi fabriquer en France avec des lois sociales rigoureuses, des inspecteurs du travail, des contrôleurs de la sécurité, des salaires élevés et des charges qui en multiplient le coût, des durées du travail rabotées, des arrêts maladie, des médecins complaisants, des délégués syndicaux féroces, des contrats à durée indéterminée dont on ne peut se dépêtrer si les choses vont mal ? Pourquoi acheter une usine ou la construire en demandant des permis pas toujours accordés, en investissant son capital dans des machines qui perdent leur valeur aussitôt installées ? Pourquoi être obligé de mettre en fabrication des produits dont on n’a pas encore la vente parce que les ouvrières sont là et qu’il faut leur «donner du travail» ?
En Europe de l’Est, en Afrique du Nord, en Asie, des millions de prolétaires se lèvent dans la nuit et rejoignent au petit matin leur poste et, docilement, humblement, accomplissent les gestes qu’on leur a enseignés et fabriquent ce que les concepteurs, les commerciaux ont décidé de proposer à leurs clients. C’est aussi bien que ce qui est coupé, cousu, brodé dans le Loir et Cher ; et pas cher.
Quand dans le département, on ne crée plus d’autres usines et que les anciennes sont en difficulté, ont fait quoi ? Après une période de redressement judiciaire, on recherche un repreneur qui souhaite reprendre la marque, les commerciaux les plus dynamiques et les stylistes les plus doués et voudrait qu’il n’y ait aucune fabrication sur place et donc qu’on ne l’alourdisse pas avec des salariés qui sont en fait des créanciers.
LA CIBLE
Il veut bien reprendre mais il veut «délocaliser», c'est-à-dire se débarrasser des problèmes de fabrication, d’ouvriers, de salaires, de charges et de tout le cauchemar quotidien de celui qui investit et s’investit. Il cherche à réussir sans devenir la cible des administrations, des syndicats et de tous ceux qui le jalousent et cherchent à lui nuire. Un atelier de conception, un poste de gestion et un entrepôt pour la distribution des produits livrés par conteneurs. C’est la seule voie possible sauf si l’on a vocation à devenir martyr percé de flèches.
A moins de cent jours de l’élection présidentielle, c’est ce qui s’est passé dans l’usine de Lejaby où allait renvoyer à leurs cuisines 90 ouvrières. Elles travaillaient depuis des dizaines d’années pour certaines et n’avaient aucun espoir de se voir réembauchées ailleurs. Pas à leur âge ! Bien souvent il n’y a pas de travail pour leur mari et pour leurs enfants et c’est leur chèque qui permet de faire face. Vous connaissez cette phrase si souvent entendue : «c’est dur mais on arrive à boucler son mois». Oui, on peut arriver jusqu’au jour de la paye si on fait attention à tout et si on arbitre pour ce qui est le plus économique, des pâtes ou du riz.
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| Ouvrières de Lejaby |
Mais si l’usine ferme et que leur paye disparait et qu’elle est remplacée pendant deux ans par une allocation de presque 80 % du salaire, ce n’est pas la misère, ce n’est pas l’hospice. Mais c’est le chômage et la perte de la dignité. Elles ont crié qu’on ne pouvait pas leur faire ça, elles qui avaient bien travaillé et «qu’on jetait comme des mouchoirs en papier». On les a vues chanter pour s’encourager, manifester pour qu’on ne les oublie pas, pour qu’on essaye de trouver une solution et pour qu’elles continuent à travailler jusqu’au moment de la retraite, pas loin de leur maison, entourées des voisins amis et des commerçants appréciés. Elles ne voulaient pas que ça finisse et elles ne voulaient pas ne plus être ou être moins.
DES BLOUSES QUI SE FERMENT MAL
Vous avez vu le film de Robert Guédighian avec Ariane Ascaride. Il décrit la vie des ouvriers, des petits employés avec de grandes amours et des folles passions sous le soleil méridional. On voit son héroïne discuter avec ses collègues habillées de blouses qui se ferment mal, souvent pas belles et mal coiffées mais le verbe haut et le cœur sur la main. Dans un de ses premiers films, il a filmé une scène en travelling arrière très rapide mais très long pour montrer jusqu’où allait la file d’attente devant un bureau d’embauche.
L’usine Lejaby, c’est rien : moins de cent salariés et un problème réglé. Pourquoi payer des ouvrières qui cousent à la machine quand à 2 heures ou à 10 heures d’avion, on peut s’en payer d’autres pour le quart ou le dixième de la somme ? Elle allait rejoindre le grand cimetière des usines fermées aux toitures éventrées et aux vitres crevées.
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| Montebourg chez Lejaby |
Les syndicats ont apporté leur soutien et leurs encouragements et le PS a envoyé son chevalier blanc, Arnaud Montebourg pour essayer de trouver un vrai candidat qui reprenne les salariées et surtout pour marquer la solidarité des hommes politiques de gauche avec la classe ouvrière, victime des «politiques libérales de la droite au pouvoir». Mais, si près du premier tour, allait-on laisser les chaînes de télévision diffuser en prime time les images de ces femmes désespérées, les images du chagrin et de la pitié.
LE HEROS CHARITABLE
Le ministre Laurent Wauquiez, élu du département, a réussi l’impossible : trouver le repreneur de ce qui devait être sacrifié : ces femmes, nos sœurs, nos mères qui vont rester là où elles sont et qui vont coudre des sacs et des cabas sur de nouvelles machines qui seront payées par l’Etat. Elles vont suivre des stages de formation à leur nouveau métier, qui seront pris en charge par l’Etat. On va dépenser sans doute des millions et on va sauver des familles et sauver l’honneur. On va produire en France ce que les autres peuvent produire aussi bien que nous mais, pour les autres, leur production ne serait que de la contrefaçon.
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| Wauquiez chez Lejaby |
C’est une histoire belle comme un film américain des années 3O avec James Stewart ou Spencer Tracy dans le rôle du héros charitable qui réussit à faire en sorte que l’histoire finisse bien : happy end.
Alors, la leçon politique de cette histoire ressemble à une démonstration : on ne peut pas diminuer les salaires qui permettent de vivre et, pour certains, seulement de survivre. On peut et on doit diminuer les charges des entreprises pour qu’elles puissent résister à la tentation de la délocalisation et, peut être, améliorer les salaires si leur activité le permet. Et surtout on arrête de persécuter les entrepreneurs. L’Etat ne sait pas créer des sigles commerciaux connus dans le monde entier et il ne saura jamais comment on crée une marque, ni dessiner des sacs, ni engager les plus grandes vedettes du cinéma mondial pour présenter des collections.
Il doit jouer modeste, l’arbitre sur le ring !
L’économie c’est fait par ceux qui travaillent, les uns avec les autres, les uns pour les autres. Sans les entrepreneurs, les nouveaux héros des temps modernes, le salaire des permanents du parti ne serait pas assuré. Que l’on cesse de tenir ces discours enflammés à la tribune contre l’argent «qui pourrit» et les financiers qui sont les maitres cachés de tout. Qu’on arrête de présenter des programmes économiques vieux de 50 ans, sans rapport avec la vie économique d’aujourd’hui. Et surtout qu’on ne nous explique plus que sans la reprise il n’y aura pas de reprise.





















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