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samedi 9 décembre 2017

Migrants, islam, la grande peur des Européens par Jean CORCOS



MIGRANTS, ISLAM, LA GRANDE PEUR DES EUROPÉENS

Par Jean CORCOS

            

          «Migrants, islam, la grande peur des Européens», tel est le titre d’un article publié par Judith Weintraub dans le Figaro Magazine du 29 septembre. Cet article reprenait une interview de Dominique Reynié, que j’ai eu le plaisir de recevoir dans ma dernière émission. Dominique Reynié est professeur à Sciences Po Paris et directeur général de Fondapol, la Fondation pour l’innovation politique.



            Fondapol publie régulièrement des analyses très intéressantes, mais son originalité consiste à réaliser et à commenter des enquêtes d’opinion parfois à l’échelle internationale. C’est le cas d’une étude concernant 26 pays, intitulée «Où va la démocratie ?» Les résultats détaillés de cette enquête, mais surtout les commentaires, pays par pays, ont été publiés dans un ouvrage de 320 pages édité chez Plon. Dans sa présentation, Dominique Reynié, écrit : «Depuis plusieurs années déjà, les signes d’une fragilisation du monde démocratique se multiplient. La hausse de l’abstention, l’installation d’un puissant vote populiste et les fractures territoriales et culturelles en sont les signes les plus remarquables».
            Dans le cadre de cette interview, nous nous sommes centrés sur un élément qui est, pour les uns la cause, pour les autres un symptôme de la crise de nos démocraties : la peur de l’islam, un islam souvent associé aux migrants.
            Premier constat, l’image négative de l’islam qui d’après cette étude semble s’imposer en Europe. A la question : «L’islam représente-t-il une menace pour notre pays ?», 58% des citoyens de l’Union Européenne ont répondu «oui». La réponse est majoritaire sauf dans deux États. Où se situe la France ? 57% ont répondu «oui» à la question, soit juste dans la moyenne européenne. Partout, la peur est forte, à l’exception du Portugal et de la Croatie. La peur est maximale dans les pays d’Europe centrale, ex-communistes, avec un record pour la République tchèque où la réponse se situe à 85%.
            Pour Dominique Reynié, cela ne traduit pas un racisme, mais il utilise – même s’il critique son utilisation politique – le terme «d’islamophobie». Pour lui c’est «une peur née du constat partagé un peu partout en Europe que les problèmes de cohabitation, les contentieux interculturels, mais aussi les violences – sans parler des attentats – sont toujours associés à une certaine interprétation de l’islam». A-t-on posé des questions précises pour cerner, pays par pays, la cause principale de ce rejet ? Mon invité souligne qu’il faut prendre le terme d’islamophobie dans le sens propre de «peur de l’islam», mais que cette peur a des raisons objectives.
            Au fond, c’est le sentiment que l’ordre européen, dans son système de valeurs, est remis en question ; et cela donne un nouveau terreau aux partis d’extrême-droite qui viennent, paradoxalement, se présenter en défenseurs d’acquis auxquels nous sommes tous attachés, comme l’égalité homme-femme, ou la liberté de la presse avec Charlie-Hebdo. En Europe de l’Est où le rejet semble massif, les populations musulmanes sont très peu nombreuses, et il n’y a quasiment jamais eu d’attentats : n’est-ce pas étrange ? Pour notre invité, il y a d’abord le traumatisme historique des invasions de l’Empire ottoman, en Autriche ou en Hongrie. Par ailleurs, ils suivent de loin les problèmes vécus en Europe occidentale et ils craignent que cela arrive chez eux.
Alexander Gauland et Alice Weidel sont les leaders du parti AfD

            En ce qui concerne l’Allemagne, malgré une économie florissante, la victoire mitigée d’Angela Merkel aux dernières élections et le succès du parti anti-islam AfD seraient dus à l’accueil massif d’un million de migrants, en majorité des réfugiés syriens. Dans son interview du Figaro Magazine, Dominique Reynié cite l’impact qu’auraient eu les agressions sexuelles massives pendant la nuit de la Saint-Sylvestre 2016 ; est-ce sûr, car on a appris ensuite que la grande majorité des personnes inculpées pour ces délits n’étaient pas des migrants ? Pour mon invité, au-delà de cet évènement particulier, cet accueil massif de réfugiés syriens a donné lieu à des difficultés d’intégration qui sont indiscutables ; et la percée historique de l’AfD s’explique clairement par cela.
            Au Royaume-Uni, le modèle multiculturel et la longue complaisance des autorités avec les islamistes militants n’ont pas empêché des attentats meurtriers ces derniers mois. Or le référendum qui a conduit au Brexit n’était-il pas plutôt lié à une rancœur contre les travailleurs détachés d’Europe de l’Est ? Dominique Reynié considère que le rejet de l’immigration est devenu là-bas généralisé, et qu’il concerne à la fois les musulmans et les immigrés d’Europe de l’Est. David Cameron avait déjà fait, dans le passé, le constat de l’échec du modèle communautariste ; et donc la société britannique a bien changé. Mais, précise notre invité, on fait le même constat en Scandinavie où l’immigration musulmane est maintenant mal vécue.

            Concernant la peur des migrants, on relève globalement un contraste entre un idéal de fraternité (64% des sondés disent «c’est notre devoir d’accueillir dans notre pays ceux qui fuient la guerre et la misère»), et une majorité qui dit, presque partout «nous ne pouvons plus accueillir davantage de réfugiés». Quelles sont les raisons invoquées ? Dominique Reynié dit que cela prouve bien que le racisme n’est pas le moteur du rejet. Les raisons invoquées sont les chocs culturels, le terrorisme, et des raisons économiques comme la peur de la concurrence, ou le sentiment que l’on ne pourra pas matériellement accueillir des masses importantes de réfugiés.
            Le rejet de l’Europe et la peur de l’islam sont-ils systématiquement liés, et est-ce que partout les partis politiques eurosceptiques sont aussi anti-islam, comme l’est le Front National chez nous ? En réponse, Dominique Reynié note que les partis populistes ont su capitaliser partout la peur de l’islam, mais que leur échec - pour le moment -, s’explique par leurs menaces contre les acquis de l’Union Européenne, et en premier lieu l’euro. Quels sont les motifs invoqués quand islam et Europe sont liés, critique-t-on surtout les accords de Schengen, par rapport à la menace terroriste ? Ou les avis de la Cour Européenne des Droits de l’Homme qui pourrait imposer la réunification familiale ? Mon invité pense que l’idée d’une «Europe passoire» a beaucoup d’échos, et cela surtout en Europe de l’Est. L’ensemble des opinions publiques européennes considèrent que la globalisation est une évidence, et elles ne remettent pas en cause une certaine forme de pouvoir supranational ; mais elles n’acceptent pas une asymétrie entre une normalisation tatillonne et un échec pour protéger les frontières.
            Dans son interview au Figaro Magazine, Dominique Reynié dit que «les classes dirigeantes ont échoué partout en Europe à poser les problèmes de l’immigration, de l’islam, de l’islamisme et du conflit des valeurs dans des termes politiquement recevables et que cela est particulièrement vrai pour la France». En effet, lorsqu’on considère les débats de société chez nous - défense de la laïcité, terrorisme et sécurité nationale, zones urbaines sensibles, immigration -, ils ont un point commun, «les musulmans». Est-ce qu'en réalité, ce sont des sujets toujours clivants pour la société française, ou y a-t-il des consensus ? Pour mon invité, il existe bien un consensus pour le «vivre ensemble», mais les responsables politiques ont eu le tort de ne pas reconnaitre les problèmes, comme ces territoires où la République n’a plus d’autorité. Il y a toujours des tâtonnements, des hésitations.

            Tout devient sujet à polémique, sans avancer sur le fond. Et on abandonne la majorité des musulmans, qui souhaitent coexister sans affrontements avec le reste de la société. Question corollaire, les discours polarisés et simplistes sur ces sujets de chaque extrême – Front National d’un côté («tout est de la faute de l’islam»), France Insoumise de l’autre («les musulmans sont toujours des victimes») – sont-ils porteurs, ou au contraire posent-ils les limites de leur progression ? Citant la figure du tisserand dans Platon, Dominique Reynié aimerait rester optimiste dans l’absolu ; cela devrait être le rôle noble de la politique qui permet de proposer des solutions, et de proposer une dialectique pour progresser.  Hélas, la démagogie peut aussi triompher au final, avec ses risques de violence.
Geert Wilder

            J’ai abordé pour finir la situation des communautés juives à travers l’Europe : elles sont partout sur la défensive, en raison du grand retour de l’antisémitisme, et surtout d’un antisémitisme nouveau alimenté à la fois par la propagande de l’islamisme radical, et par celle de l’extrême-gauche. Les Juifs sont dans une situation peu enviable : si aux Pays-Bas, par exemple, Geert Wilders se présente comme leur ami et un soutien d’Israël, un antisémitisme plus ou moins affiché colle le plus souvent à l’identité de ces partis politiques.  

            Le recul des partis politiques modérés est-il durable ? Dominique Reynié juge que la fragilisation des partis modérés est une mauvaise nouvelle pour la démocratie et pour le débat ; c’est une tendance historique, et il faut qu’ils retrouvent de nouvelles propositions pour séduire les électeurs ; or, ils n’en prennent pas le chemin. Fondapol a étudié par ailleurs les violences antisémites qui se sont répandues partout en Europe : elles ont essentiellement comme origine des personnes de culture musulmane ; ceci rejoint donc directement les problèmes de conflit des valeurs évoqués lors de cet entretien.

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