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jeudi 21 décembre 2017

Non-Humain par Claude MEILLET



NON-HUMAIN

L'opinion de Claude MEILLET

              

          Le spectacle sidérait, au sens propre, Jonathan. Celui de cette masse de Parisiens, pressés souvent, flâneurs parfois, regard fixé sur leur smartphone ou occupés à discuter, dans le mouvement et le vacarme des rues, dans les rames ou les couloirs bondés du métro. Aveugles, indifférents à cette autre multitude, passive, statique, résignée. Celle des clochards, adossés ou assis contre ou allongés le long d’un mur, des femmes jeunes ou vieilles, avec enfant et parfois bébé, des couples avec aussi enfants et bébés, couchés sous les porches, nuit comme de jour. Partout présents et partout comme invisibles.





            Comme le sidérait, plus indirectement, le flot continu des informations sur les flux toujours croissants de cette autre masse, celle des migrants. Masse, elle aussi déshumanisée, catégorisée. Elle, non pas invisible mais au contraire, trop visible. Il se trouvait face, lui semblait-il, non pas à l’inhumain. Ou in humain. Comme on voudra. Mais face au «non-humain».
            Le phénomène n’est pas nouveau, lui avait expliqué une amie ethnologue. Tous les temps comme toutes les civilisations ont toujours généré leur lot de laissés pour compte. Ce qui est nouveau, c’est l’accélération des mutations, la massification, l’amplification des conflits et crises humanitaires dans le monde des hommes. D’où la prolifération des populations déracinées, d’où l’envahissement du paysage urbain par le peuple de la misère.
            Pas seulement Paris. New York, Londres, Rome…. Pas seulement les grandes capitales. Les villes moyennes aussi. «Elles n’en meurent pas toutes, mais toutes en sont frappées», pour paraphraser Les animaux malades de la peste selon La Fontaine. Tous ces centres de vie urbaine où l’anonymat accentue l’individualisation. Sans parler, bien sûr, des mégapoles de pays en développement. Un étalement de misère qui touche tous les types de villes, Tel Aviv comme Jérusalem. Avec le même règne de la même invisibilité.

            Pas seulement les malheureux Africains, Libyens, Syriens, Maliens, Nigériens…. Affrontant trajets, climat, passeurs, marchandise ballottée et livrée à la Méditerranée dans un rêve de vie humaine sur un continent européen déboussolé, effrayé par leur arrivée. Les Yéménites aussi vers des pays voisins aussi pauvres qu’eux, comme les Rohingyas vers l’Indonésie, les Mexicains vers les Etats-Unis fermant les frontières… Les Soudanais, tentant à leurs grands risques et périls de se faire une place en Israël et n’y trouvant qu’errements, enfermement ou renvoi.
            Pas nouveau non plus, compléta son amie, l’attitude au mieux d’indifférence, au pire de rejet, de la population en place vis-à-vis d’une population qu’elle considère comme étrangère. Dont elle ne perçoit que la déshérence. Le rejet pouvait d’ailleurs, épisodiquement prendre des formes plus ou moins violentes. Ce qui fit Jonathan se souvenir des manifestations violentes récentes de nationalistes radicalisés, américains, allemands, contre les étrangers, déclarés envahisseurs illégitimes. Mais tout de même, Jonathan poussa en lui-même son interrogation.  Comment une civilisation peut-elle en arriver à ce stade d’insensibilité individuelle et de démission collective ?
            La faillite morale et pratique de la société devant le mouvement contemporain généralisé de migration lui apparaissait aussi condamnable mais plus explicable. Appelons ça le manque de lucidité se dit-il. Doublé de l’inévitable restant et relent de racisme qui subsiste, presque naturellement dans tous les groupements humains. Manque de vision des grands ébranlements du monde moderne par ses dirigeants. Les axes d’évolutions démographiques, le déséquilibre Nord/Sud, la montée de l’extrémisme religieux, ne sont anticipés qu’à la marge. Manque de volonté des Etats et des municipalités, n’opposant à la clochardisation galopante que la démission et aucune politique humanitaire.

            Sur le plan individuel, comment on en est-on arrivé à ce stade de cécité humaine ? That is the question. Pourquoi est-ce que nous passons, pourquoi puis-je passer devant cette vieille femme accroupie sous la pluie, sans la regarder, sans même la voir ? Quoique. Sans vouloir la voir ? L’impossibilité pour chacun de répondre à la succession sans fin de ces appels muets crée t’elle chez moi comme chez tous, un droit de non-moralité ? Une personnalisation du constat de Michel Rocard, «La France ne peut prendre en charge toute la misère du monde». La défaite morale de la société se nourrit sans doute de la défaite de chacun.
            Défaite relevée cependant par, là encore, la vie associative. Institutionnelle, via des organismes créés par la société, comme la Croix-Rouge. Personnelle, via ces associations privées, qui assistent les migrants de Calais, apportent une soupe chaude à ces habitants clandestins des rues, sauvent comme elles peuvent les naufragés exploités perdus en Méditerranée.
            Jonathan se remémora François Villon, «Frères humains qui après nous vivez, N’ayez les cœurs contre nous endurcis» et se demanda si la motivation qu’il proposait, «Car si pitié de nous pauvres avez, Dieu en aura plus tôt de vous mercis» suffirait à briser la part du non-humain acceptée par tous.


3 commentaires:

AMMONRUSQ a dit…

Bonjour,le problème ne date pas d'hier hélas,mais ce qui me dérange et me choque c'est que les migrations sont mélangés et les gens ont du mal à faire la différence entre les migrations économiques et les migrations d'un autre ordre, je veut dire invasives et là c'est difficile car ces dernières sont politiques, voire idéologiques et je ne l'admet pas, aider les gens en difficultés je n'ai pas de problèmes à le faire, je le fait depuis l'âge de vingt cinq ans, mais remplacer une culture par une autre impossible à mes yeux.

Pour beaucoup des gens qui écrivent dans ce blog, nous avons connus des moments difficiles en 62 et un peu avant et notre république n'a pas toujours reconnus ces propres enfants, j'en au aussi souffert bien que je sois né en métropole, à cette époque nous n'étions pas des envahisseurs, nos parents souhaitaient rentrer dans ce qu'ils considérer comme leur pays.

J'ai vécu avec beaucoup de populations dans mes différents emplois y compris le Magreb et l'Afrique,mais jamais je n'ai connu les difficultés que nous connaissons, nous étions de cultures différentes et chacun respecter l'autre, sans problèmes au resto ou à la cantine, le pastis nous unissais, que l'on soit juifs ou musulman.

Le monde politique a besoin de se reconstruire sur des bases nouvelles, trop vieux pour aller au charbon,je resterais un juif avec l'âme en peine !

Georges KABI a dit…

Le coup des bebes dans les bras de femmes assises a tous les coins de rue est une combine connue depuis au moins une vingtaine d'annees. Ces bebes et ces femmes ne sont pas la plupart du temps lies par des liens de sang. Tous les soirs, vers 18 heures passent des voitures Mercedes ramasser ces femmes et enfants et les reconduire aux camps provisoires des Roms.

Cette situation est le resultat direct de la politique de la gestion des populations europeennes ou certains pays, la Roumanie, la Bulgarie, les pays de l'ex-Yougoslavie se debarrassent de leurs roms, la plupart du temps bien integres, mais occupant des maisons des terres convoites par leurs voisins non-roms.

Il reste le probleme des migrants, probleme qui a toujours existe en Europe depuis la nuit des temps. Certains seront integres, d'autres seront massacres. Rien de bien nouveau sous le soleil.

Véronique ALLOUCHE a dit…

Août 2017. Vintimille -Nice. Arrêt du train avant Menton dans une petite gare désaffectée. Les douaniers français montent à bord et font le tri. Le tri entre humains. Ils ont l’œil les douaniers, formés pour repérer les clandestins, les sans-papiers. Bien escortés, les yeux baissés, un à un ils descendent et nous quittent, nous spectateurs, témoins muets, passifs, honteux, sidérés, dérangés dans nos consciences.

Puis le train a démarré doucement, tranquillement, couvrant notre silence assourdissant, ce train vidé de ces étrangers, de ces parias.... et nos frères pourtant....